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Il était une fois un juge que j'aimais bien, cordial, ouvert, intelligent, il faisait son métier loyalement. "Le juge d'instruction procède, conformément à la loi, à tous les actes qu'il juge utile à la manifestation de la vérité". Cette proclamation de l'article 81 du Code de procédure pénale renferme à elle seule toute la puissance et la signification de la fonction. Chaque mot y compte. Certes le juge ne peut agir que dans les limites de la loi, c'est bien la moindre des choses. Mais à part cette restriction, sa raison d'être, ce qui justifie son existence et son action c'est la recherche de cette vérité qu'il veut faire apparaître puisqu'elle existe, qu'il traque s'il le faut, qu'il veut rendre éblouissante, inattaquable. Son ennemi est le doute dont il lui faut restreindre à tout prix l'espace. Le juge est sincère. Il est le premier à croire à cette vérité. Il y croit déjà parfois avant que sa tâche ne commence. Le chemin de son intime conviction a été mâché par ses précieux auxiliaires, les policiers, qui ont conforté leurs hypothèses. Il y croit quand il cherche à confondre celui qui nie. Il y croit quand il résume les charges pour saisir la juridiction de jugement et il y croit lorsque celle-ci a condamné mais, souvent, encore si elle a constaté la non-culpabilité, c'est-à-dire, quoi qu'osent en dire certains, l'innocence.
En ces temps anciens où en début d'après-midi nous faisons le tour des galeries d'instruction au Palais de justice de Paris pour savoir où en étaient les dossiers de ceux que nous défendions, pratiquant ainsi ce dialogue que le Code ne prévoit pas mais qui met un peu d'humanité dans le fonctionnement de la justice, la porte de ce juge était toujours ouverte. On parlait de tout et puis aussi de nos dossiers. J'assistais un homme que bien des indices accusaient. Le crime était révoltant. Le juge, rigoureux mais humain, fit ce qu'il put pour m'aider à le sortir des infâmes QHS où il était enfermé. Mais sa conviction de la culpabilité était totale. J'avais beau lui faire valoir mes arguments, lui opposer ma propre conviction de ce que cet homme, tout mauvais garçon qu'il fût, capable peut-être de cet acte, n'en était pas coupable, il n'en démordait pas. Il accumulait les commissions rogatoires toujours confiées aux mêmes policiers qui avaient conduit l'enquête et chaque fait nouveau, éclairé à la lumière de la conviction policière venait conforter l'hypothèse accusatoire. Les experts qu'il avait choisis, évidemment sans me demander mon avis, disaient les pires choses sur la propension au mal de mon client. Il m'accorda volontiers la contre-expertise, qui était alors la seule mesure que l'on pouvait réclamer, bien évidemment, une nouvelle fois, sans me consulter sur le choix des experts. Elle fut encore plus mauvaise. Vint le temps du réquisitoire définitif du Parquet. Il disait exactement ce que le juge pensait. Quel besoin aurait-il eu alors de le réécrire à sa sauce? Il l'adopta mot à mot. Et puis la Chambre, alors d'accusation, renvoya, toujours dans les mêmes termes devant la Cour d'assises. Le président n'était pas un tendre et l'affaire se passait mal comme il fallait s'y attendre. Mon client était mauvais comme seul un innocent peut l'être. Mais l'argument est un peu court pour convaincre les jurés. Ce sont les policiers, trop surs d'eux, enfermés dans leurs certitudes qui s'emmêlèrent les pieds dans leurs contradictions. Et voilà qu'un éclairage nouveau apparut, que, tout à coup, les faits parurent s'enchaîner autrement, qu'à la stupeur des journalistes le coupable évident devint un possible innocent et qu'à la fin mon client fut acquitté. Quelques jours après je rencontrais mon juge; Amical comme toujours il me lance : "Bravo, vous les avez bien eus". Je m'indignais, fit valoir que cet homme était innocent. Il éclata de rire " Vous n'allez pas me la faire, c'est le jeu des incertitudes judiciaires, mais vous et moi, nous savons bien qu'il est coupable ". Je ne sais ce qui me révoltait le plus, qu'il soit toujours convaincu après l'acquittement que cet innocent était coupable ou qu'il ait toujours cru que je jouais la comédie devant lui en affirmant pendant l'instruction que je le croyais innocent. J'eus le grand tort de me fâcher et de me brouiller avec lui. Cette histoire, hélas, je l'ai vécue bien d'autres fois avec des juges qui n'étaient pas forcément toujours aussi agréables. Henri Leclerc
Avril 2006
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